La côte d'Emeraude, du Cap
Frehel jusqu'à la pointe de La Hague, était une vaste forêt : la forêt de Scissy. La
plupart des îles et rochers, visibles maintenant à marée basse uniquement, faisaient
partie de terres parcourues et exploitées par les hommes qui s'y installèrent. Ils
établirent quelques villages dans les herbus qui allaient jusqu'à Cézembre et les
Pointus.
Pêcheurs et chasseurs, ils
ont laissé dans la région quelques témoignages de leur occupation : alignements
mégalithiques (entre Dinard et La Richardais, à Pleslin-Trigavou), allées couvertes (La Vicomté), dolmens et
autres pierres levées (Saint-Samson)
dont il ne subsiste plus que de rares vestiges.
Cézembre n'était alors pas
encore une île mais un large plateau dominant la mer au Nord et la plaine au Sud. Le
chapelet de rochers faisant face à Saint-Malo, dont l'île du Grand Jardin qui en tire le
nom, était alors couvert d'une terre nourricière qui attira un petit peuple cultivant
les plaines et les coteaux voisins. Une chaussée reliait le plateau au continent.
Saint-Brandan, un des nombreux immigrants Grand-Bretons, vint évangeliser ces
presqu'îliens et établir une petite communauté religieuse qui disparut progressivement
à la suite des évènements que connut l'estuaire.
Une
tribu de Gaulois, les Coriosolites, en firent leur pays avec la cité d'Alet pour capitale.
Les Phéniciens y firent
quelques incursions en remontant les côtes de l'Atlantique, ne laissant que de rares
traces de leur passage, puis vint le temps des Romains qui y laissèrent une empreinte
plus visible. Ces derniers érigèrent Corseul qui devint le nouveau chef-lieu
des Coriosolites et firent rayonner leur influence dans toute l'Armorique et au delà. La
population autochtone, peu importante à l'époque, vit ses rangs grossir au début de
notre ère avec l'arrivée des Bretons fuyant pillages et insécurité en Grande-Bretagne.
Et ce fut le tour des Vikings ... qui ne laissaient généralement rien derrière eux, si
ce n'est mort et désolation. Ceux-ci, appelés erronément envahisseurs normands
puisqu'il s'agissait en réalité de vikings ayant "colonisé" les côtes
normandes, pillèrent et incendièrent à plusieurs reprises les villages du pays. Les
Anglais furent les derniers envahisseurs ... pour devenir ensuite de paisibles visiteurs
et parfois d'aristocratiques résidents.
Ces intrusions successives de
civilisations différentes ont fait de la vallée de la Rance et son estuaire le creuset
d'un peuple qui ne ressemble à nul autre ...
En ce temps-là, déjà, la
Rance s'était grossie de plusieurs affluents et les galères romaines pouvaient remonter
la rivière jusqu'au delà de Dinan. La plaine de Taden, remontant doucement vers les
terres, permettra le transit de marchandises vers Corseul : une petit port, aujourd'hui
diparu, sera construit sur ses rives.
Une catastrophe naturelle va
bouleverser le paysage de la baie : en 709, un terrible raz-de-marée engloutit la forêt
de Scissy, abattant tout sur son passage, y compris une grande partie des hommes et des
bêtes, effaçant également les traces de leur occupation. Le tremblement de terre qui
secoua la côte Ouest de Nantes à la Hollande en 1427 paracheva sans doute ce
bouleversement.
Les grandes marées qui se succédèrent
alors dispersèrent petit-à-petit terres, sables et végétaux, faisant ainsi le lit d'un
mer qui s'agrandit progressivement jusqu'à nos côtes actuelles. On retrouve parfois, au
large de celles-ci, des troncs ou des souches ayant appartenu à l'antique forêt.
Au cours de cette épopée de
60 000 ans, de ruisseau, la Rance devint progressivement rivière. Remontant son cours,
les embarcations amenèrent les hommes et les femmes qui érigèrent les nombreux villages
qui la bordent.


